Je suis de ceux qui aiment et non de ceux qui haïssent (Antigone).
L’enfant s’avançait doucement. La pénombre commençait à gagner et le froid d’hiver tombait un peu plus, sur la campagne normande, à chaque minute. Ce début d’année promettait une bien rude saison, où les congères et autres stigmates du froid allaient encore décorer la nature. Il remontait son col pour réchauffer un peu ses joues si glacées par la bise. Poursuivant son chemin, il vit alors au loin, une bâtisse imposante dont la fumée s’échappait par la cheminée du toit. Alors que tout était paisible en cette fin d’après-midi, que le froid avait fait fuir la campagne, tous s’étaient réfugiés dans le confort chaleureux des foyers. Seul sur ce petit chemin qui ne présentait rien d’hostile, l’enfant, intrigué, avançait toujours obstinément vers la maison. Dans le silence d’alentours, rien ne venait déranger cette nature qui semblait se préparer pour la nuit, prête à plonger vers le sommeil d’ici une heure ou deux, tout doucement. Le chemin s’amenuisait tandis que le garçonnet approchait de plus en plus de son objectif. Là, il distinguait alors la vie qui respirait à l’intérieur de la demeure si convoitée. Sa curiosité l’avait conduit à faire ce détour avant de rentrer chez lui. Sa mère l’attendrait encore un peu. Il n’y avait pas d’urgence, car si la froide saison était alors parée de ses atours, il était suffisamment vêtu pour y faire face. Il était enfin arrivé ! C’est là qu’allait maintenant être satisfaite toute sa curiosité. Le nez collé à l’une des fenêtres, alors que le givre s’était emparé du carreau et empêchait tout espionnage, l’enfant, de sa main emmitouflée dans un épais gant de laine, dégagea silencieusement cette fine paroi blanche qui gênait son observation. La vitre propre, alors que personne n’avait remarqué cette intrusion spectatrice, le jeune garçon observait la scène. Une pièce, de laquelle se dégageait une douce harmonie, s’offrait à ses yeux curieux. Tout semblait paisible, là, de l’autre côté de cette fenêtre même si les faibles lueurs des dernières minutes du jour ne permettaient alors pas de distinguer clairement tous les aspects du lieu.
Près de la cheminée, trônait un fauteuil, agrémenté d'un épais velours vert olive. Il était occupé par un homme dont les cheveux grisonnants laissaient témoigner d’un certain âge. Paisiblement, celui-ci profitait d’un feu de cheminée qui donnait quelques lueurs à la pièce. Le silence environnant n’était alors troublé que par les crépitements de ce feu de joie qui réchauffait l’endroit. Une grande horloge comtoise présidait dans un coin. Elle rythmait discrètement le temps, ne troublant pas la quiétude du moment. L’homme, dont on pouvait alors deviner quelque peu le visage à la lumière de l’âtre qui se consumait, paraissait détendu. Il inspirait une réelle tranquillité à laquelle il semblait aspirer. Les lueurs du feu laissaient apercevoir ses yeux fermés. On aurait pu croire qu’il se reposait. Il n’en était rien. Cet homme grisonnant, à l’aspect si calme et reposé, vivait alors intérieurement son passé. D’un coup, la mémoire avait frappé. Il n’avait plus que 20 ans. Brusquement, il avait quitté son fauteuil, le confort et la douceur de l’instant présent. Ses yeux mi-clos, sa mémoire voyait pour lui. Il était là, dans ce pays inamical. Plus loin la ville, avec un semblant de civilisation. Lui, pour l’instant, était entouré du sable et des roches de cet endroit désertique. Le doux bruit de l’horloge était alors remplacé par le sifflement des balles qui fusaient de toutes parts. La douceur de la cheminée s’était transformée par ce soleil de midi si éclatant ; ce soleil de plomb. La chaleur était suffocante. L’air, déjà peu respirable, se raréfiait de minute en minute. L’atmosphère si étouffante s’intensifiait encore jusqu’à provoquer une sensation d’oppression. Pas une brise à l’horizon pour venir rafraîchir les corps des valeureux. Il n’était plus seul dans la pièce de cette maison normande. Il était désormais l’un des membres de ce commando, envoyé jusqu’ici pour accomplir sa mission. La sérénité du moment était devenue la tension de cette guerre à laquelle il participait. Le bruit de ces fusils, mitraillettes et autres armes, scandait le rythme du combat à ses oreilles. En face, l’ennemi tenait tête. Il fallait l’abattre.
La violence du soleil de midi rendait le sable encore plus clair, presque blanc. Les yeux devaient se plisser pour se protéger de ces rayons si aveuglants. Pas question de se laisser distraire. Ce n’était pas le moment. La vie était en jeu ; ce n’était pas un jeu ! Attaquer pour mieux se protéger, pour survivre soi-même dans cet enfer blanc. Si le principe restait logique, la démarche n’en était pas moins ardue pour autant. Il fallait être impitoyable, ne pas réfléchir, juste pour ne pas fléchir. Le but n’était pas de penser mais d’agir. L’efficacité de la mission primait avant toute chose. Son succès était également le meilleur atout pour ces hommes de survivre dans ce bourbier. Le jeune homme, accompagné de ses acolytes, avançait progressivement sur ce terrain hostile. Les balles sifflaient toujours plus près de leurs oreilles. Ils ripostaient encore et toujours. Il s’agissait là, de maintenir le contrôle de la situation pour vaincre l’autre. L’un de ses compagnons s’était éloigné du groupe tandis qu’ils avançaient toujours. Il avait alors décidé de le rejoindre, tentant ainsi, une attaque sur le flanc de l’ennemi. Tous deux, absorbés dans leur tâche, restaient muets. Les dents serrées, l’œil vif, le regard concentré sur les alentours, ils conservaient une tension intérieure à l’image de la situation qu’ils vivaient. Alors qu’il visait sa cible, face à lui, une détonation retentit. Elle n’avait rien de plus que les autres. Cependant, les gémissements qui suivirent alertèrent le jeune homme qui tourna la tête furtivement. Là, il ne put que constater rapidement que son compagnon était tombé sous le joug de l’attaque ennemie. Dans cet ultime gémissement, il venait d’extirper son dernier soupir.
Il n’avait pas le temps de s’apitoyer. Il ne pouvait pas se permettre ce qui, dans toute situation normale et sécurisée, serait un acte naturel. Ici même, il aurait été un luxe au comble de l’imprudence suprême. Il se devait de ne pas se déconcentrer, de continuer malgré tout, malgré cela... Sa vie en dépendait. Plus tard, il aurait cet état d’âme qui lui donnerait la tristesse, le chagrin de cette perte. Pour l’heure, seule la lutte comptait : sa survie en était l'enjeu. Alors que pour le reste du groupe dont il s’était éloigné un peu plus tôt, les échanges de balles continuaient à plein régime, le jeune homme, dans des automatismes longuement répétés, avait déjà rejoint la mince frontière qui le séparait des lignes adverses. Sa progression avait été assez fulgurante et l’un de ceux d’en face l’avait rejoint en un duel acharné. Les armes avaient cessé leur sinistre chant répétitif et c’était maintenant deux hommes qui s’affrontaient du regard. L’un face à l’autre, tous deux savaient. Bientôt, l’un viendrait prendre la vie de l’autre. C’était ainsi ; c’était la guerre. Tandis qu’une lutte au corps à corps s’engageait, ils avaient brandi des couteaux, dans des gestes aussi instinctifs que d’une parfaite synchronisation. Chacun tentait de transpercer ainsi le corps de l’autre, dans cet étrange ballet dont ils étaient les infortunés danseurs. Les lames brillaient encore plus, d’une lueur diamantaire et menaçante sous les rayons d'un soleil toujours aussi plombant. D’aucun n’aurait voulu céder, là, maintenant. Céder c’était mourir et tous deux voulaient vivre. Les traits figés, rien ne laissait transparaître d’une quelconque terreur sur leurs visages ruisselants sous cette chaleur torride. Rien ne pouvait les incommoder alors. Seul celui d’en face captait leur attention. L’ennemi, encore plus que derrière son fusil, devenait la représentation matérielle de celui qui extirperait son dernier souffle à l’autre. Les yeux de chacun brillaient de toute l’énergie à vouloir vaincre. Aucun répit n’était laissé à l'ennemi, aucune chance ne serait donnée. Le jeune homme paraissait un peu plus agile, plus rapide que son adversaire. Alors que les lames venaient parfois s’entrechoquer et que chacun évitait subrepticement les assauts de son ennemi, d’un coup, l’autre vit la lame qui s’abattait sur lui. Avant même que celle-ci ne l’eut pénétré dans sa chair, les yeux se croisèrent une dernière fois. Un silence solennel assourdit encore plus l’ambiance, soulignant la gravité de l’instant. Le jeune homme vit alors dans le regard de celui à qui il allait ainsi prendre la vie, qu’il avait compris. Tous deux savaient ce qui se passait là, maintenant. Tous deux avaient pleinement conscience que par ce coup, les dés étaient jetés. Le jeune homme, maintenu fermement dans les bras de l’ennemi qu’il allait frapper vaillamment, sentit la douçâtre petite odeur de la mort que dégageait déjà celui qui respirait encore. Dans un geste rapide, la lame brillante s’éleva vers le ciel. Elle brilla de mille feux et vint s’abattre dans la lumière éclatante qu’elle déploya pour faire sombrer sa victime dans le noir de la nuit éternelle. Se dégageant du corps sans vie, il regagna doucement le reste du groupe. Les combats étaient aujourd’hui finis. Ils avaient gagné, rempli leur mission avec succès. Ils pouvaient désormais, rejoindre leur camp de base.
Plus tard, isolé, le jeune homme avait eut alors une pensée pour celui qui s’était effondré à côté de lui. La veille de ce jour fatal, il avait chanté et ri avec lui. Ils avaient profité des instants de répit, ensemble. C’était un joyeux compagnon : c’était son frère d’arme. L’un de ceux qui l’entouraient. Ils étaient tous liés par cette promiscuité, par ce danger, par ce pour quoi et qui ils luttaient. Ils étaient frères par la confiance aveugle qu’ils plaçaient en eux-mêmes pour se protéger, pour avancer et combattre côte à côte. Ce lien les unissait fraternellement, bien au-delà du sang, juste au-delà du sang versé. Oter la vie ne présentait alors aucun cas de conscience. Il ne fallait jamais s’attarder à la mièvrerie. S’offrir ce luxe aurait été celui d’offrir sa vie à l’ennemi. Chacun se devait de détester celui de l’autre côté de la frontière. Nouvellement engagé, on avait commencé par apprendre au jeune homme à mourir dignement. Avant même de lui inculquer la moindre action de défense, le moindre enseignement de survie, on avait entamé l’initiation par l’acceptation de sa propre mort. Comment ne pas comprendre la gravité du sujet, en ce cas ? Formé psychologiquement par cet ordre d’instruction au combat, il avait très vite compris que sans état d’âme c’était juste sa vie qu’il protégeait. En outre, il était lié avant tout, moralement et viscéralement, à quelques mots suprêmes qui changeaient toutes les données : « Intérêts supérieurs de l’Etat ». C’était là ce qui faisait qu’un meurtre, un acte condamnable au regard de la loi, devenait un acte d’état à part entière, une mission à mener au succès. On lui avait appris à perdre sa propre identité. On lui avait inculqué qu’il n’était plus une personne à part entière mais simplement le bras armé de l’Etat qu’il servait. Il était un pion sur l’échiquier stratégique, tout comme ceux d’en face l’étaient pour leur nation. Il n’était pas là pour décider mais simplement agir et réaliser les plans que des instances plus hautes avaient alors établis. C’est ainsi qu’il connaissait, par son expérience de cette mort, des luttes les plus acharnées, des combats les plus sanglants, le prix de la vie.
Le rythme de l’horloge comtoise vint subitement le sortir de ses pensées. Il restait là, regardant le feu dans sa cheminée. Une bûche, plus réticente que les autres, vint alors se plaindre de se consumer dans une explosion revancharde. Cette fois, il revint complètement à la réalité. Se redressant sur son fauteuil, dans lequel il s’était presque assoupi, il songea rapidement qu’il avait alors une existence bien paisible aujourd’hui. Subitement, dans ses instincts qu’il avait alors acquis dans sa jeunesse, il se sentit épié. Il tourna brusquement la tête et remarqua un petit espion. Le nez collé à la fenêtre le jeune garçon n’avait pas quitté son poste d’observation. Tandis que ce dernier se savait surpris dans son intrusion, il prit peur. Rapidement, alors que la nuit tombait toujours doucement sur la campagne normande, il détala sur le chemin qui le conduisait chez lui, rejoignant sa mère qui le protégerait. Il y avait quelque chose d’émouvant et pathétique en même temps, de voir ce garçonnet effrayé par l’un de ceux qui avait alors combattu, bien des années auparavant. Il avait lutté au prix de sa vie ; il avait lutté aussi pour la paix et la liberté de cet enfant.